COVID-19 : la chronique du Dr Pierre Blaise au 9 novembre

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Le reconfinement a été mis en œuvre, il y a une semaine. Au 6 novembre, les contaminations, le nombre de personnes testées positives, le nombre d’admission à l’hôpital et le nombre de personnes en réanimation continuent d’augmenter. Fortement. C’était prévisible et logique.
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Les analyses présentées dans cette chronique régulière s’appuient sur le travail multidisciplinaire quotidien de toute une équipe au sein de l’ARS sans laquelle cette chronique ne pourrait exister.

Les personnes qui ont bénéficié d’un test, dont on sait qu’il est positif aujourd’hui, ont été contaminés il y a plusieurs jours. 

Celles et ceux qui devront bénéficier de soins hospitaliers, voire de réanimation ne développeront les signes d’aggravation, que dans plusieurs jours.

Nous l’avons dit, l’effet des mesures sur le rythme des contaminations d’abord et en conséquence des admissions à l’hôpital et en réanimation ensuite, n’est attendu, au plus tôt, qu’après deux à trois semaines de confinement.

Et il ne s’agirait d’abord que d’un ralentissement de la croissance de l’épidémie, avant d’atteindre un pic et de possiblement décroitre ensuite.

A condition que les mesures produisent effectivement l’effet attendu.

C’est-à-dire une diminution du taux de reproduction au-dessous de 1.

Autrement dit que 10 personnes contagieuses en contaminent moins de dix.

Comme lors de la première vague où le taux de reproduction est passé de plus de 3,5 à moins de 0,8.

Or, cela pourrait ne pas se produire aussi rapidement qu’en mars.

D’abord, parce que la dynamique de l’épidémie et les conditions dans lesquelles elle se développe, ne sont pas les mêmes qu’en mars, et ensuite par ce que le confinement n’est pas aussi sévère.

  • D’où en est l’épidémie, jusqu’où pourrait-elle aller ?
  • Pourquoi, quand, comment et à quelles conditions les mesures très contraignantes et posant des difficultés d’acceptabilité produiront-elles leur effet ?
  • Comment pouvons-nous reprendre le contrôle du virus qui aujourd’hui maîtrise tous les agendas ?

 

Une épidémie qui accélère fortement depuis quelques semaines et crée une situation très préoccupante pour les services de santé.

Au 6 novembre, le nombre de contaminations continue de s’accélérer. Très fortement.

Le taux d’incidence dans la région des Pays de la Loire est désormais de 340 personnes testées positives pour 100 000 habitants.

Dans la chronique du 10 juillet, nous évoquions l’importance du caractère exponentiel de l’augmentation du nombre des contaminations lors de la première flambée épidémique suivant le déconfinement. Et en développions le mécanisme à travers la métaphore des lentilles d’eau couvrant une mare dans la chronique du 22 septembre.

Le temps qu’il faut pour doubler le nombre de personnes ayant été contaminées est le bon reflet de la vitesse de croissance de l’épidémie.

Fin juin, il fallait près de 60 jours pour que le nombre de personnes contaminées double.

A l’exception de la Mayenne dont le temps de doublement a brutalement chuté à 7 jours la dernière semaine de juin, révélant une première flambée épidémique en population, qui amené le taux d’incidence, de 1,6 nouveau cas cumulés en 7 jours pour 100 000 habitants le 25 juin, à une incidence de 150 nouveaux cas le 25 juillet.

Puis, il est redescendu à 20 nouveaux cas cumulés sur 7 jours pour 100 000 habitants le 30 août avec un temps de doublement remonté à 40 jours. A la suite de mesures de contrôle renforcées : port du masque obligatoire dans l’espace public, limitation des rassemblements, intensification très importante du dépistage pour isoler le plus possible de personnes dépistées positives et casser les chaines de transmission et appel à la population pour renforcer l’application vigilante de la distanciation physique et des gestes barrières.

Tout ceci a été longuement expliqué dans les chroniques successives de juillet et août et révèle la réussite des mesures prises.

Si on rappelle ces chiffres, c’est parce que, cet été, le nombre des nouvelles infections quotidiennes était très faible. De l’ordre d’une dizaine de personnes testées positives par jour en juin à une cinquantaine au cœur de l’été, une centaine fin août, 200 à la rentrée de septembre, 500 début octobre.

Et l’on va bientôt atteindre, en ce début novembre, les 2000 personnes testées positives par jour !

 

D’une dizaine de personnes testées positives en juin, à deux milliers en novembre !

50 000 personnes ont été touchées par le virus depuis le 13 mai.

Mais 25 000 d’entre elles l’ont été entre mi-mai et mi-octobre et 25 000 l’ont été durant les seules deux dernières semaines.

Et si l’épidémie n’est pas ralentie, cela va continuer au même rythme.

Or, ce ne sont que 50 000 ligériens sur 3, 6 millions qui ont été testés positifs.

Même si nous savons, vraisemblablement qu’il y a un nombre encore beaucoup plus important de personnes asymptomatiques qui ne sont pas testées, nous sommes, de toute façon, très loin des 60% de ligériens, (un peu plus de deux millions) qui devraient avoir été infectés, avant que l’épidémie ne ralentisse d’elle-même.

Bien sûr, si l’épidémie n’avait pas de conséquences graves, il n’y aurait pas de raison de vouloir la ralentir.

Mais on ne peut rester sans agir, car elle entraine, en moyenne, des hospitalisations pour 8% des personnes malades de la COVID et des soins de réanimation pour 2% d’entre elles.

Parmi lesquelles, une sur quatre, décèdera, en dépit des progrès très importants réalisés dans la prévention de la réanimation et de la réanimation elle-même. Nous en avons parlé dans une chronique précédente.

Tant que le nombre de personnes contaminées est faible, il n’y a pas de retentissement sur le système de soin.

En Mayenne, lors de la flambée épidémique il n’y avait que trois personnes en réanimation. Et ce nombre ne s’est pas accru, grâce aux mesures prises.

Fin juin, à la sortie du déconfinement, il n’y avait que quelques dizaines de personnes contaminées chaque jour dans la région.

C’est près de 2000 chaque jour aujourd’hui. Et ce sera le double dans moins de deux semaine si la circulation du virus ne ralentit pas.

Naturellement l’impact se fait désormais sentir à l’hôpital.

Près de 1000 personnes sont hospitalisées aujourd’hui positifs à la COVID 19 (toute catégorie confondue). 555 en hospitalisation conventionnelle au 6 novembre. C’est déjà plus que durant la première vague. Elles étaient 462 au pic de l’épidémie lors de la première vague début avril.

127 ligériens sont en réanimation le 6 novembre. Ils étaient moitié moins, 70, le 27 octobre il y a seulement dix jours. Et moitié moins le 13 octobre, 14 jours avant.

Le temps de doublement des lits de réanimation occupés par des patients COVID est passé en trois semaine de 14 jours à dix jours. Cela signifie que l’épidémie accélère encore.

C’est cette accélération qui poussent tous les soignants et en particulier les infectiologues, les virologues et les réanimateurs, l’ARS... à demander avec de plus en plus de force que l’épidémie soit freinée.

Et le nombre des décès augmente également. Ils seront apparents sous forme d‘excès de mortalité*.

* Nous l’avons déjà expliqué au printemps, dans différentes chroniques. On ne peut connaitre en temps réel tous les décès et leurs causes. Mais depuis des années, on surveille l’évolution des décès. Leur variation synchrone avec le passage des épidémies hivernale permet, sous certaines conditions, de relier excès de mortalité et impact épidémique.  C’est ainsi que l’on estime le nombre de décès liés à la grippe ou à une période de canicule.

 

Sans freinage, une telle puissance épidémique balayerait tout système de santé, quel que soit son taux d’équipement, puisque le taux d’immunité collective qui déclencherait un freinage naturel est probablement hors d’atteinte avant de longs mois.

Certes, les mesures barrières, le port du masque, la distanciation physique et la protection des plus fragiles... freinent l’épidémie depuis qu’elle s’est répandue.

Et le taux de reproduction R avant confinement est autour de 1,5, c’est-à-dire que 10 personnes en contaminent 15 alors qu’elles en contaminaient 36 en mars, lorsque personne ne disposait de moyens de protection ni n’avait intégré dans ses comportements les mesures barrières et la distanciation.

Mais cela ne suffit manifestement pas.

Et ce freinage dépend de la seule somme de nos comportements préventifs individuels et collectifs, pour nous protéger nous-mêmes et protéger les autres.

Même la température a sans doute peu d’effet sur le virus, qui ne s’est pas gêné, pour flamber cet été.

C’est notre propension à vivre dehors, à l’air libre pendant l’été qui a contribué à mieux diluer le virus lors de nos interactions sociales.

Et c’est notre propension à rentrer à l’intérieur et fermer les fenêtres parce qu’il fait froid qui réduit fortement l’efficacité de nos gestes barrières et de la distanciation.

L’accélération de l’épidémie était inscrite dès la mi-juin dans la reprise de l’augmentation exponentielle des contaminations.

Nous l’avons à l’ARS régulièrement rappelé.

Mais c’est le propre d’une croissance exponentielle de démarrer à l’horizontale : une croissance d’apparence lente. Puis, de devenir verticale avec une accélération rapide.

Tant qu’elle est proche de l’horizontale, elle n’est pas perceptible. Quand elle se « verticalise », l’accélération devient perceptible.

C’est pourquoi l’agence n’a cessé de répéter inlassablement tout l’été que le virus n’est pas en vacances. Et que tant que l’épidémie croît, tôt ou tard, si rien ne change, elle accélèrera.

La nature exponentielle de la croissance d’une épidémie n’a rien de nouveau ni de surprenant.

Mais trois phénomènes expliquent que cette épidémie nous surprend comme jamais lors de précédentes épidémies des temps modernes:

  • un effet ‘papillon’ de grande ampleur, alors que l’impact délétère du virus est ‘chirurgical’, ciblé sur la réanimation,
  • un effet retard sur le système de soin et le retard à l’allumage chez certains acteurs, de la riposte qu’entraine ce biais cognitif,
  • un effet en cascade sur l’hôpital, puis sur tout le système de soin curatif moderne et enfin sur toute la société lorsque les seules mesures de contrôles à notre disposition sont actionnées.

 

La perversité absolue de ce virus, c’est qu’il vient fragiliser toutes nos sociétés modernes en produisant ses effets très précisément, ‘chirurgicalement’ pourrait-on dire, sur une toute petite partie de notre système de soin, mais produisant des effets en cascade gigantesques.

Ce sont nos propres décisions, seules en mesure d’arrêter la réaction en chaîne, qui provoquent le désordre social et économique dont nous tentons en retour de limiter l’impact. Mesures d’une efficacité d’autant réduite que leur ampleur est insuffisante au regard de l’intensité future de l’épidémie.

Les quatre coronavirus avec lesquels nous vivons depuis des années, sans le savoir pour la plupart d’entre nous, ont la sagesse de ne provoquer que des rhumes chaque hiver, sans gravité pour la plupart des personnes et n’entraînant peut-être qu’indirectement quelques décès non perceptibles parce qu’inclus dans la mortalité ‘naturelle’ attendue. Aucun intérêt majeur reconnu à ce jour pour les contrôler, les éliminer ou les éradiquer. Ils n’intéressent que les spécialistes.

Les deux coronavirus, le SARScov1 et le Mers Cov qui ont inquiété la planète entière à deux reprises, en 2002-2003 pour le premier, à partir de 2012 pour le second, avaient une contagiosité, une gravité et une mortalité tellement élevés que le petit nombre de personnes touchées ne pouvait passer inaperçu. Ils ont mobilisé très intensément le système de soins et la santé publique, des épidémiologistes aux virologues et autres infectiologues.

Mais ces deux virus ont pu être maitrisés paradoxalement parce qu’ils étaient d’une gravité redoutable, qui ne leur permettaient pas de se dissimuler dans le flux des maladies infectieuses respiratoires et qu’ils n’étaient pas contagieux avant l’apparition de leurs symptômes qui étaient très graves.

Autrement dit, une personne malade n’était plus en état de répandre le virus beaucoup plus loin que son lit.

Le talon d’Achille de ces deux virus.

Traqués dans les hôpitaux qui ont été pris par surprise au début, ces deux virus ont pu être contrôlés rapidement en isolant les malades, seuls contagieux, et en protégeant soignants et contacts.

Une fois ces chaines de transmission rompue, l’épidémie s’éteint.

 Le SARS cov 1 a disparu.

Le Mers cov réapparait de temps en temps, mais il est surveillé en permanence par nos équipes de veille en ARS et stoppé très rapidement.

Le Coronavirus SARSCOV2 responsable aujourd’hui de la Covid 19 est beaucoup plus « pervers ».

La mission d’un virus, c’est de se reproduire.

La plupart d’entre eux ne survivent et ne se reproduisent que dans les cellules vivantes dont ils utilisent et détournent les outils de reproduction à leur profit détruisant au passage la cellule qui les héberge pour se démultiplier de cellule en cellule qu’ils font exploser l’une après l’autre pour se répandre.

Leur puissance de multiplication détermine la gravité de la maladie selon l’importance des cellules qu’ils détruisent.

Puis, il leur faut passer efficacement d’être vivant contaminé en être vivant ‘susceptible’ de l’être.

Cette efficacité sera d’autant plus grande, que la maladie provoquée n’empêche pas la personne (ou l’animal) porteur, de poursuivre ses activités sociales avec une intensité suffisante et dans des conditions favorables à la transmission du virus d’une personne à l’autre.

Cloué au lit c’est moins efficace.

Le subtil dosage entre contagiosité et gravité détermine la puissance épidémique du virus.

En simplifiant :

Les coronavirus bénins rendant peu malade, ils peuvent voyager loin et contaminer d’autant plus de personnes.

Leur impact se manifeste par le grand nombre de personnes qu’ils touchent par une maladie gênante mais bénigne.

Les coronavirus graves quant à eux, sont très meurtriers mais comme ils sont découverts très vite et vite « emprisonnés » à l’hôpital, ils sont vite stoppés.

Avec le SARSCOV2 de la Covid 19, le dosage entre contagiosité et gravité est particulièrement efficace, redoutable et pernicieux.

Il a mis en déroute la planète entière à lui tout seul.

Le talon d’Achille est cette fois ci du côté du genre humain.

Ce coronavirus a deux caractéristiques qui déjouent nos stratégies de lutte : non seulement il est déjà contagieux avant que n’apparaissent les symptômes. Mais en plus, un nombre très important de personnes restent asymptomatiques, alors qu’elles sont pourtant contagieuses, pendant une petite semaine.

Le virus se transmet donc, à l’insu de la personne contaminée et contagieuse.

 Et pour aggraver encore la situation, certaines de ces personnes sont des super-contaminateurs capables d’infecter un grand nombre de personnes et peut-être de transmettre cette compétence aux personnes qu’elles infectent.

C’est la double peine: non seulement, il se transmet en silence, passager clandestin invisible, dissimulé dans les postillons des personnes asymptomatiques.

Mais encore, il multiplie ses chances en affectant peu les personnes symptomatiques, qu’il laisse en capacité de multiplier leurs interactions sociales, dont il se sert pour se répandre.

S’il se contentait de provoquer des rhumes sans gravité, donnant des complications familières de surinfections pour lesquelles nous disposons d’un arsenal d’antibiotiques, ce ne serait qu’un coronavirus bénin de plus.

Mais à l’instar des coronavirus graves, il provoque des complications sévères sous forme de réactions inflammatoires très puissantes et qui surviennent de façon rapide après 7 à 10 jours chez un nombre limité de personnes présentant souvent, mais pas toujours, des fragilités spécifiques.

Et perversité extrême, ces complications relevant de la réanimation ne surviennent qu’une fois que la contagion a pu être réalisée efficacement durant la phase initiale de la maladie et que le virus a même cessé de s’y multiplier laissant l’organisme s’autodétruire par une réaction inflammatoire inappropriée.

Et c’est bien pourquoi ce coronavirus ne connait ni le destin des quatre premiers restant bénins ni celui des deux derniers graves, hospitaliers, et vite repérés.

Le nombre réduit de forme graves, mais nécessitant l’intervention de services très spécialisés et en nombre limité, a pour conséquence que le virus, très rusé, n’impacte les services de réanimation que lorsque l’incidence est déjà élevée.

C’est la force du virus et cela explique notre difficulté extrême, dans le monde entier, à contrôler cette épidémie.

En effet, on constate qu’il faut atteindre, statistiquement, une circulation élevée et un nombre important de contaminations pour que commencent à augmenter le nombre de lits de réanimation occupés.

Et lorsque ce nombre augmente, cela va très vite, car la circulation du virus dans la population est alors déjà très élevée.

 

C’est pourquoi il faut agir tôt, vite et fort, lorsque le nombre de cas reste réduit.

Or, les mesures de freinage de la circulation virale, qu’il faut alors mettre en œuvre sont très contraignantes.

Elles rencontrent une faible acceptabilité en l’absence d’éléments objectifs permettant à la population de prendre conscience du danger potentiel.

En revanche, leurs conséquences désastreuses sur notre vie sociale et économique sont immédiatement perceptibles par la population tout comme leurs effets potentiels à long terme.

En effet, nous avons été confrontés à des difficultés extrêmes d’acceptabilité des mesures contraignantes de contrôle, tant que la perception de la circulation virale, est absente, parce qu’il n’y a pas suffisamment de formes graves en réanimation.

Et comme pour rendre la difficulté encore plus grande, le virus laisse un décalage de deux à trois semaines entre le moment de la contamination et le moment ou les complications surviennent. Le nombre d’admission en réanimation du jour ne reflète que les infections d’il y a 2 à trois semaines. Et les admissions en réanimation des trois semaines à venir sont déjà programmées par le virus. Irrémédiablement.

De sorte que, quelles que soient nos actions de freinage d’aujourd’hui, elles n’auront aucun impact avant 15 jours à trois semaines sur les entrées en réanimation.

Lorsque la croissance de l’épidémie est forte cette distorsion de perception de la réalité est considérable.

C’est ce qui explique que la proportionnalité des mesures de contrôles avec l’intensité mesurée de l’épidémie exigée par la population les rend toujours sous-dimensionnées au risque réel.

Donnant le sentiment qu’on court après un virus qui garde toujours un temps d’avance.

Nous avons décrit cette difficulté au long des chroniques de cet été et expliqué en détail ce triple biais cognitif dans la chronique du 22 septembre.

C’est toute la perversité de ce virus qui nous regarde nous déchirer sur l’opportunité de mesures extrêmement contraignantes de contrôle (…du virus, pas de la population !).

Aujourd’hui, les services de réanimation ne sont pas encore saturés. Ils n’ont aucune difficulté à prendre en charge le flux d’admission d’aujourd’hui, mais la croissance rapide du flux d’entrée inquiète fortement tous les soignants qui ressentent fortement cette accélération.

Cette croissance rapide du nombre de lits occupés en réanimation appelle à un freinage intense de l’épidémie sans délai.

Or, l’augmentation pure et simple du nombre de lits de réanimation pour coller aux besoins croissants sans freinage n’est pas la solution.

D’abord, elle n’est pas réalisable à court ou moyen terme. Au-delà des lits et des machines, qui sont disponibles, c’est toute une équipe très spécialisée qui doit y être associée comprenant des réanimateurs en nombre suffisants pour se relayer 24 sur 24 et 7 jours sur 7.

Il faut 10 ans pour former un réanimateur et il n’y a pas de réserve aujourd’hui dans les mois qui viennent. Et le « vivier » étranger n’est plus disponible.

Mais surtout comme nous l’avons expliqué dans la précédente chronique, faire le choix de l’augmentation massive du nombre de lits de réanimation pour permettre à l’épidémie de se développer, ce serait faire le choix délibéré de l’augmentation du nombre des décès et des malades profondément et durablement touchés.

Ainsi, les pays qui disposent d’un nombre plus important de lits de réanimation comme l’Allemagne font eux aussi dès aujourd’hui le choix de la prévention, et décident eux aussi, mais très précocement, d’un reconfinement alors que leurs services de réanimations ne sont pas encore affectés.

Le remplissage continu de lits de réanimation jusqu’à saturation n’est pas leur choix.

Le choix retenu est bien celui de la prévention des nouvelles contaminations. Pas de se donner les moyens de les laisser augmenter.

 

De quelles armes et de quelle stratégie disposons-nous pour faire face à la vague qui nous touche ?

L’enjeu est clair : retrouver et surtout maintenir une intensité de circulation virale compatible avec une vie sociale et économique acceptable et maintenue au-dessous d’un seuil évitant à la fois une mortalité socialement insupportable et la désorganisation totale du système de soins avec le risque de perte de chance tant pour les malades de la Covid que pour les autres.

L’été nous a appris qu’avec un taux d’incidence inférieur à 50 nouveau cas pour 100 000 habitants cumulés sur 7 jours glissants, soit pour la région 1800 nouveaux cas par semaine, ou encore 260 par jour, le dispositif de contact tracing est en capacité de dépister informer les personnes et leurs contacts dont les tests sont positifs et d’investiguer les clusters. La charge hospitalière reste à un niveau qui ne compromet ni les soins d’urgence ni les soins programmés. Et les services de réanimation prennent en charge en continu un peu moins de 20 patients COVID.

C’était la situation de la région début septembre. Mais l’accélération a été brutale avec les premiers froids d’octobre.

Alors que durant l’été la vie à l’extérieur réduisait probablement de façon importante le risque des interactions sociales des vacances en diluant le virus dans l’air, le retour dans les maisons à cause du froid et à des activités sociales liées au travail et à l’école, ont accru ce risque.

Avec ce taux d’incidence trop élevé, la croissance des besoins hospitaliers et surtout de réanimation va très vite devenir insupportable. Pour tous.

 

L’objectif stratégique est alors clair. Diminuer drastiquement le taux de reproduction R

Pour diminuer la circulation virale et surtout la maintenir au-dessous de ces seuils, il faut absolument réduire le taux de reproduction R, c’est-à-dire le nombre de personnes qu’une personne contagieuse contamine.

Pour que l’épidémie diminue il faut logiquement descendre les taux de reproduction au-dessous de 1.

Lorsque du confinement de mars-avril il était descendu à 0,7 autorisant le déconfinement au vu de la baisse très importante du taux d’incidence obtenu.

Mais est remonté à près de 1,5 en octobre provoquant l’accélération brutale d’une croissance déjà trop forte en septembre alors que le taux de reproduction R était probablement déjà autour de 1,3.

Et nous sommes passé de moins de 5 personnes contaminées par semaine pur 100 000 habitants en juin à plus de 350 personnes contaminées par semaine en fin octobre

Les modélisations dont nous disposons montrent que si le taux de reproduction devait être supérieur à 1,1, alors nos capacités maximales en réanimation seront dépassées très rapidement entre le 30 novembre et la mi-décembre.

Un taux de reproduction inférieur à 1,1. C’est l’objectif minimum qu’il faut atteindre.

Tel qu’il est conçu, si le reconfinement est mis en œuvre avec rigueur par chacun, il pourrait nous permettre d’atteindre un taux de reproduction effectif de 0,9.

Plus il sera bas, plus rapidement le taux d’incidence redescendra au-dessous du seuil de 50/ 100 000 le seuil auquel la pression épidémique ne se fait pas sentir et où il reste encore possible de maitriser une reprise épidémique par des mesures de contrôle acceptables.

Les leviers à mobiliser sont connus : prévenir les contaminations dans la population, identifier les personnes contagieuses pour les isoler, organiser l’accès aux soins des personnes malades et à la réanimation pour ceux qui en relèvent.

D’abord, prévenir toute contamination en population générale par les gestes barrières dont le port du masque et la distanciation physique fortement contingente de l’intensité des interactions sociales.

Compte tenu de l’intensité des transmissions et de l’augmentation exponentielle des personnes infectées et des malades relevant de soins de réanimation, l’intensité maximale de mesures de prévention a dû être actionnée sous la forme d’un reconfinement.

Dont les modalités de mise en œuvre, moins absolues qu’au printemps visent à permettre cependant le maintien d’une activité économique qui couvre les besoins essentiels et préserve dans la mesure du possible le futur. Je ne parlerai pas ici des mesures économiques d’accompagnement, très importantes mais qui relèvent d’un autre domaine d’expertise.

Nous l’avons dit, il faut attendre deux à trois semaines avant de pouvoir apprécier si l’intensité du reconfinement produit un effet suffisant.

Ensuite, interrompre toutes les chaines de transmission en identifiant les personnes contagieuses et leurs contacts pour leur permettre de s’isoler,

Pour cela, le contact tracing est amplifié.

D’une part, le déploiement des tests antigéniques accroit le nombre de tests réalisés mais surtout permet, là où et lorsque c’est nécessaire, un isolement quasi immédiat puisque le résultat de ce type de test est obtenu en mois de 30 mn. C’est extrêmement utile et important dans des situations de collectivité comme les EHPAD où il faut très vite pouvoir séparer les personnes contagieuses des autres.

D’autre part, le retour d’information vers les personnes qui ont fait un test va être très fortement amplifié par le recours à la technologie. Un contact par mail ou par SMS accompagné d’informations les plus pédagogiques possibles sur la conduite à tenir et d’information sur les ressources en ligne, téléphoniques, ou physiques et les modalités d’appui à l’isolement disponibles. Cette démarche fait confiance à la capacité de chacun de mettre en œuvre son isolement de la manière la plus adaptée à sa situation. Cela permettra aux brigades de l’assurance maladie de concentrer leur attention pour les personnes les moins autonomes. Et à l’ARS de se concentrer sur l’analyse et le traitement des clusters.

L’enjeu est double : maintenir des délais de rendez et de rendu de résultat de tests au niveau de qualité obtenu durant l’été mais fragilisé par l’afflux soudain de demande à la rentrée puis par l’accélération brutale de l’épidémie.

Enfin, organiser l’accès aux soins des plus gravement atteints – et des autres- à toutes les étapes du parcours, soins primaires, hôpital, services de réanimation.

Les services de réanimation de la région ne sont absolument pas saturés.

143 patients sont hospitalisés en réanimation, dont 18 en provenance d’ARA au 6 novembre.

Avant l’épidémie, la région disposait en routine de 181 lits de réanimation.

Le nombre de lits de réanimation a été porté progressivement au-delà de 250 lits et ils peuvent être augmentés jusqu’à 350. Voire plus de 400 si on module les conditions de prise en charge.

Mais à la différence de la première vague, les soignants comme les autorités sanitaires sont très attentifs à ce que les malades souffrant d’autres pathologies que la covid continuent d’être soignés. Or, il y a effectivement un risque de renoncement aux soins par les patients eux-mêmes et de délais allongés de prise en charge qu’il faut absolument éviter.

C’est pourquoi, toutes les mesures qui sont prises aujourd’hui pour ajuster l’offre de soins à la pression épidémique obéissent à des principes de nature à préserver les autres pathologies :

D’une part, les déprogrammations de soins qu’il faut désormais envisager pour ne pas saturer les services hospitaliers répondent à deux principes :

D’une part, déprogrammer d’abord les soins dont le report ne compromet ni le pronostic vital ni le pronostic dévolution. Donner la priorité aux soins urgents, ne pas reporter les diagnostics et traitements de pathologies comme le cancer, les greffes rénales … poursuivre absolument les soins et la surveillance des malades chroniques (diabète, maladies cardiaques…).

D’autre part, déprogrammer de façon très progressive au fur et à mesure des besoins covid. Cela demande une très grande réactivité des services hospitaliers et surtout une très grande coopération.

Heureusement, dans notre région la coopération entre hôpitaux existe de longue date. L’organisation des hôpitaux en groupements hospitaliers de territoire (GHT) départementaux leur permet d’ajuster ensemble leurs besoins et de venir en renfort les uns vis-à-vis des autres.

Depuis le début de la crise COVID, des réunions hebdomadaires des 5 GHT, le g5 sous l’égide de l’ARS permet d’affiner continuellement l’analyse des besoins et la répartition des ressources. Une approche qui a fait ses preuves lors de la première vague.

La coopération avec les établissements privés, les établissements et services du secteur médico-social, les professionnels du 1er recours, permet d’augmenter les capacités régionales. En particulier, concernant les capacités de réanimation : les unités de soins continus et intensifs des cliniques permettent d’accueillir des patients de l’hôpital public qui n’ont pas ou plus besoin de réanimation lourde.

Les lits de soins continus des hôpitaux publics ainsi libérés peuvent être transformés en lits de réanimation supplémentaires pour faire face à la fois à l’augmentation du nombre de patients COVID ayant besoin de réanimation et maintenir un niveau de réponse suffisant pour les patients non covid.

Tout est fait pour que la déprogrammation nécessaire des consultations ou interventions qui peuvent être reportées puisse se faire de façon harmonisée entre les établissements privés et les établissements publics. Ce qui demande aux uns et aux autres des efforts de transparence et de coopération.

Cette déprogrammation est le prix à payer pour être sûr de tenir la barre dans la tempête et rester en mesure d’accueillir tous patients qui le nécessitent, y compris en réanimation.

Son réglage très fin dans un jeu très précis de vases communicants entre établissements publics, entre publics et privés, et entre départements est le meilleur garant d’une déprogrammation limitée au juste nécessaire et d’une disponibilité accrue et adéquate pour ajuster les moyens régionaux à la crise.

Cela fait appel à un esprit de solidarité qu’il faut absolument préserver. Il s’impose aux soignants, à leur administration, et à l’agence. A l’instar de la solidarité indispensable dont doit également faire preuve la population à qui on demande confinement, distanciation et mesures barrières.

Solidarité indispensable pour tenir. Tous ensemble.