COVID-19 : la chronique du Dr Pierre Blaise au 14 octobre 2020

Actualité
Date de publication
La deuxième vague est effectivement en train de se former. Inexorablement. La région des Pays de la Loire franchit aujourd’hui un seuil symbolique d’incidence de 100 personnes testées positives par PCR pour la Covid-19 cumulées sur les 7 derniers jours pour 100 000 habitants. Et le plus inquiétant est l’accélération qui se confirme depuis la rentrée.
Corps de texte

*Les analyses présentées dans cette chronique régulière s’appuient sur le travail multidisciplinaire quotidien de toute une équipe au sein de l’ARS sans laquelle cette chronique ne pourrait exister.

L’accélération de la riposte pour reprendre le contrôle du virus, à laquelle nous appelons depuis plusieurs semaines, s’impose plus que jamais.

 

Pourquoi ? Comment ?

Dans la chronique du 11 septembre, analysant l’évolution de l’épidémie depuis le dé-confinement, nous disions que tout laisse à penser qu’il n’y a pas de raison qu’une deuxième vague ne se produise, de grande ampleur. Et que les alertes des réanimateurs des hôpitaux qui commencent à ressentir un afflux excessif de patients Covid-19 sévères doivent être entendues. Le 31 juillet il n’y avait que deux personnes hospitalisées en réanimation pour Covid., au 13 octobre, elles sont 32. Et nous enregistrons, en Pays de la Loire, pour la première fois depuis mai plus de 2 décès dans la même journée à l’hôpital.

Certes, dans la chronique du 22 septembre, nous disions que nul n’est en mesure de prédire de façon assurée la hauteur de la vague, ni sa longueur d’onde (le temps qu’elle mettra à atteindre son sommet depuis le creux de la première vague), ni si la rapidité de son ascension entraînera un déferlement (autrement dit le dépassement de nos capacités de réponse).

Mais comme nous l’avons rappelé dans la chronique du 28 août, il ne faut surtout pas perdre de vue que l’objectif qui sous-tend toute la stratégie de lutte contre la Covid, est d’éviter la saturation des services hospitaliers et en particulier des services de réanimation lié à l’afflux massif de patients. Et d’éviter le nombre inhabituel des décès touchant aussi des personnes jeunes et en bonne santé. l’une comme l’autre ont été ressentis comme intolérables par les professionnels de santé et la société toute entière, pays après pays. En tout cas, dans tous les pays en capacité d’offrir des services de réanimation.

D’autant plus que cette saturation vient en ricochet compromettre non seulement les soins appropriés des personnes atteintes de la Covid mais aussi la prise en charge et le suivi programmé et non programmé des patients souffrant d’autres pathologies.

Le prix à payer de la première vague a été lourd pour ces patients, en dehors des urgences qui ont continué à être assurées. Tout doit être fait pour l’éviter.

C’est donc essentiellement pour éviter cette situation de saturation qui désorganise tout notre système de soins qu’ont été mises en œuvre des mesures extrêmes de confinement encore jamais prises à l’échelle mondiale, au risque de la faillite de l’économie mondiale.

Et c’est aujourd’hui la reproduction de cette saturation et de ses conséquences qu’il nous faut absolument prévenir.

Or le temps presse. Chaque jour compte.

 

L’épidémie "accélère" et c’est ce qui appelle à la mobilisation !

Dans la chronique du 28 août nous écrivions qu’alors même qu’aucun impact sur le système de santé ne se faisait sentir, une fois que l’accélération de la circulation virale touche les malades relevant de l’hospitalisation, il est bien tard pour freiner le virus et inverser la tendance.

Dans la chronique du 22 septembre nous expliquions les obstacles cognitifs à appréhender la cinétique de l’épidémie, sa logique d’accélération exponentielle.

D’une part les données observées un jour donné reflète les contaminations passées d’une dizaine de jours : les personnes qui viendront grossir l’afflux de patients en réanimation pour les trois prochaines semaines sont déjà contaminées. Il n’est plus temps de leur éviter l’infection. Il faut agir aujourd’hui pour un effet au-delà de trois semaines.

Le nombre de nouveaux tests qui seront positifs la semaine prochaine correspond à des patients qui sont déjà contaminés aujourd’hui.

Autrement dit la vitesse de propagation de l’épidémie et le prochain taux d’incidence sont déjà écrit quoique nous fassions. Et au regard de la dynamique épidémique il est plus que probable que ce taux déjà d’incidence déjà scellé sera plus élevé qu’aujourd’hui.

D’autre part, alors qu’on a spontanément l’impression que l’épidémie s’accroît de façon régulière, en réalité elle accélère : pour l’ensemble de la région il a suffi de 27 jours, entre le 12 septembre et le 9 octobre pour doubler le nombre de personnes contaminées de 10 616 à 21 632. Il y a donc eu autant de personnes contaminées, 10 600, durant les 27 derniers jours, que durant les 4 mois précédents 10 600 depuis le 11 mai, début du déconfinement. Et l’accélération est encore plus rapide depuis septembre dans la métropole.

Il y a 3800 tests positifs par semaine aujourd’hui en Pays de la Loire. Il y en avait 1850 par semaine le 11 septembre. Il y en avait 200 par semaine le 21 mai.

Le nombre de personnes en réanimation à ce jour est de 32. Il était de 21 le 2 octobre il y a 10 jours. Il y en avait 9 le 4 septembre. Et 2 le 31 juillet.

Jusqu’à la rentrée de septembre, le virus circulait essentiellement parmi les personnes jeunes de 15 à 45 ans. Les personnes plus à risque, de plus de 65 ans, se protégeaient plus et étaient moins contaminées. Mais aujourd’hui le nombre de nouvelles contaminations parmi ces personnes s’est accéléré depuis une semaine.

Pour la première fois depuis mai, comme cela a été dit, il y a eu plus de 2 décès du Covid en moyenne à l’hôpital dans la même journée, en Pays de la Loire.

 

Comment s’explique cette accélération ?

Confirmant l’hypothèse que nous avions formulée, dans la chronique du 28 août, appelant à la vigilance, les contaminations acquises durant la fin des congés d’été (une période où les fêtes et rassemblements entre amis ou en famille sont nombreux) ont ensemencé, au retour, les contaminations de la rentrée.

On a observé en septembre une accélération rapide des contaminations, surtout parmi les personnes de 15 à 45 ans. Les clusters se sont multipliés concernant les évènements familiaux et les fêtes étudiantes de rentrée.

Elle a inexorablement été suivie depuis la fin octobre par un accroissement des contaminations parmi les personnes de plus de 65 ans qui avaient réussi à se tenir éloignées des foyers de contamination. Mais devant l’intensification de la circulation virale, elles ne peuvent échapper à des situations à risque. Comme ce sont les personnes qui présentent le plus de risque de complication les admissions à l’hôpital et en réanimation suivent.

Alors que durant l’été, diffusant à partir de clusters, souvent démarrés en entreprise, le virus circulait à bas bruit dans tous les territoires de la région, depuis la rentrée, ce sont les territoires urbains et surtout métropolitains qui connaissent la plus forte accélération.

C’est logique. C’est là que les interactions humaines sont les plus fréquentes.

Dans la sphère familiale. Ou dans la sphère sociale : dans les lieux publics où se rassemblent, se mélangent et se brassent différents cercles de personnes dont un seul contaminateur suffit à diffuser le virus dans de multiples autres cercles sociaux et/ou familiaux.

La fin des beaux jours et des rencontres à l’air libre, diluant le virus, a ramené à l’intérieur les rassemblements, créant des conditions beaucoup plus favorables à la diffusion du virus.

 

Aujourd’hui nous sommes au pied du mur.

Comme le virus n’a pas changé.

Comme il a toujours circulé grâce à l’homme. Comme sa virulence est restée la même, créant des complications chez les mêmes personnes à risque. Et comme Il n’y a pas eu de mutation qui l’ait atténué, ni en amoindrissant sa dangerosité, ni en amoindrissant sa contagiosité.

Si rien ne change, l’épidémie produira le même impact sur le système de soins.

Comme on sait mieux prendre en charge les malades, que l’on a réduit la létalité des cas compliqués, que l’on a réduit la durée de réanimation, que l’on sait mieux éviter le recours à la réanimation, la vitesse de saturation des services hospitaliers sera peut-être plus lente.

Mais, comme on ne pourra pas "déprogrammer" comme on l’a fait en mars, et comme le nombre des 4000 personnes testées positives par semaine est en accroissement rapide, tôt ou tard et quel que soit le nombre de lits disponibles, il finira par être dépassé si rien ne ralentit l’accélération de la circulation virale.

Et cet accroissement s’explique très simplement, parce qu’une personne infectée en contamine aujourd’hui plus d’une.

Le taux de reproduction actuel, le ‘R effectif’ est probablement autour d’1,3, au niveau régional. Autrement dit, 10 personnes infectée en contaminent 13 ou 14. Il suffirait qu’elles n’en infectent plus que 10 pour que l’épidémie se stabilise. Et qu’elles n’en infectent que 8 pour que l’épidémie régresse comme elle l’a fait entre le 31 mars et le 15 mai.

 

Il est encore temps d’amplifier encore la réaction. Mais il n’y a pas de temps à perdre

En mars, dans tous les pays du monde, les uns après les autres, juste à temps, ou tardivement, plus ou moins intensément, plus ou moins rigoureusement, le confinement généralisé a donc freiné spectaculairement l’épidémie.

Comment obtenir le même ralentissement de l’épidémie sans reconfiner l’ensemble de la population ? Telle est l’équation qui nous est collectivement posée.

C’est possible, mais les autorités politiques et sanitaires ne pourront y arriver seuls.

 

Il en va de l’engagement de chacun/e sans exception

Les mesures possibles sont nombreuses mais elles sont d’efficacité inégale, représentent des contraintes de nature et d’importance très variables, sociales, économiques, affectives, et touchent de manière très différenciées les différentes catégories sociales et professionnelles de nos sociétés.

Certains peuvent relever de la décision collective, politique, centralisée ou décentralisée, imposée ou recommandée.

Elles peuvent être appliquées égalitairement sur le territoire ou au contraire adaptées à la situation épidémiologique (mais attention : à la situation épidémiologique réelle, celle qu’on ne connait pas, et doit s’extrapoler de l’interprétation de la mesure du moment !!).

D’autres relèvent de la décision individuelle ou de la sphère collective privée.

Pour rendre la décision encore plus difficile, il n’y a pas de relation directe entre la facilité à mettre en œuvre une mesure, son acceptabilité et son efficacité.

Et plus difficile encore, nous n’avons pas de certitude absolue quant à l’efficacité de telle ou telle mesure, ni quant à son impact, in fine, sur le virus, ni quant à son impact socio-économique à terme.

Cela ne doit en aucun cas nous dissuader d’agir.

Mais, et c’est redoutable, cette situation nécessite de mettre en œuvre la méthode la plus appropriée … qui ne fait pas consensus ! Nous n’y arriverons pas, si chacun/e ne s’y met pas de façon autonome et volontaire, soutenu collectivement.

C’est le défi sociétal que cette épreuve nous invite à relever.

 

Comment faire ?

Voyons d’abord les mesures. Discutons ensuite la méthode.

Nous avons longuement parlé dans des chroniques précédentes de la stratégie de dépistage, de son impact potentiel sur la circulation virale en interrompant les chaînes de transmission, des limites de sa mise en œuvre et de son impact sur la mesure de l’épidémie.

Tester les personnes symptomatiques et les asymptomatiques.

Alerter les personnes positives et leurs contacts.

Protéger leurs proches par leur isolement.

Nous n’y revenons pas ici pour nous concentrer sur les mesures de prévention, en amont des contaminations, leur raison d’être et les conditions de leur mise en œuvre efficace.

Repartons de la transmission du virus et appliquons à chaque moment du quotidien le raisonnement qui permet d’empêcher le virus de se propager.

De soi vers les autres, des autres vers soi.

D’abord on ne le répètera jamais assez. Le virus se transmet principalement par les postillons.

Lorsqu’on l’on parle, on projette, inévitablement, au visage de son interlocuteur des postillons qui l’atteignent, si on est à moins de 1 à 2 mètres de distance. Le risque dépend de la charge virale, qui dépend de l’intensité de la projection, plus faible a voix basse, plus forte si l’on force la voix, encore plus si l’on crie ou chante. Et d’autant plus que cela se prolonge au-delà d’un quart d’heure. C’est vrai également lorsque l’on tousse ou que l’on éternue.

Si on porte un masque, norme afnor ou chirurgical, on limite de façon très importante les postillons qu’on émet. Et on limite également ceux qu’on reçoit. Si deux interlocuteurs portent chacun un masque, alors on réduit remarquablement le risque de s’infecter mutuellement. Si on reste à distance de plus d’un à deux mètres, on réduit également les risques.

Donc, il est important d’appliquer la distanciation physique, on ne se rapproche pas pour se parler, on ne s’embrasse pas, on ne se serre pas la main. 

C’est au fond la méthode la plus simple. Même si elle n’est pas la plus naturelle. Et si on ne peut pas appliquer la distanciation physique, c’est simple … on porte un masque.

C’est assez précis. C’est concret. C’est utilisable. Et cela repose sur des bases scientifiques.

Ensuite, les postillons émis se déposent rapidement sur les surfaces.

Les boutons d’ascenseur, les poignées de porte, le plan ou l’espace de travail, le clavier de téléphone ou d’ordinateur, le smartphone lui-même, la table de restaurant, la rampe d’escalier, les barres de maintien dans les transports en commun.... Et sur la face externe du masque que l’on porte. Si on met les mains sur toutes ces surfaces en passant peu après l’émission de postillons contaminés et l’ignorant, on contamine facilement ses mains.

En portant ses mains à son visage, son nez, ses yeux le virus se fraye facilement un chemin jusqu’aux voies respiratoires pour en infecter les cellules et s’y reproduire ; c’est sa compétence et raison d’être.  Certes c’est moins concret que de se parler face à face.

Le virus est invisible. Il peut avoir été déposé partout. Mais on l’élimine très facilement en se lavant les mains avec du savon ou du gel hydro-alcoolique.

Plus on se lave les mains souvent, plus on réduit les risques. C’est démontré scientifiquement. C’est facile, les « mains sont sous la main » et le gel tient dans la poche.

Même si des débats persistent quant à savoir comment on apprécie le pouvoir infectant des échantillons de virus prélevés et que des études explorent la survivance du virus selon la nature des surfaces, le plus simple est de se laver les mains souvent, très souvent. Ainsi on réduit les risques.

Chez soi, en entrant dans le bus, en sortant du bus, au bureau, en entrant en salle de réunion, en « salle des profs », avant de prendre la cafetière ou après l’avoir posée, au supermarché, en sortant de l’ascenseur, en entrant chez soi en sortant de l’immeuble..., en fait à chaque fois qu’on touche une surface pouvant avoir été en contact avec une autre personne, on se lave les mains.

Enfin le virus peut être émis dans des très fines gouttelettes, des aérosols. Par exemple en faisant du sport où l’on mobilise l’air du fond des poumons dans un effort expiratoire.

Dans ce cas le virus peut persister longtemps dans l’air. Si on est à l’extérieur, les goutelettes sont dispersées plus vite. Comme la fumée d’une cigarette. Les risques sont plus faibles.

En revanche, dans un espace fermé, confiné, et non ventilé il pourra persister et se concentrer. Il se concentrera d’autant plus que "l’émetteur de virus y reste suffisamment longtemps.

Et contaminera d’autant plus qu’il y a de personnes dans la pièce fermée. Même si les distances sont respectées entre les personnes. Le risque est beaucoup moins important qu’en se parlant face à face. Mais le nombre de personnes pouvant être contaminées dans ces circonstances par un seul contaminateur peut-être très important.

Ce mode de contamination est documenté scientifiquement.

Les mesures pour y réduire les risques sont finalement assez logiques : dans les espaces fermés, d’une part limiter le nombre de personnes présentes simultanément (la jauge). On parle de 10 personnes maximum. D’autre part s’assurer que tout le monde porte un masque. Enfin réduire la durée d’exposition. Et ventiler si possible. Souvent.

Dans les espaces ouverts, en plein air, la contamination tant que l’on est seul est relativement improbable. En revanche ce qui n’est pas improbable c’est de passer très facilement et très rapidement de cette situation à l’une ou l’autre des autres situations sans l’avoir anticipé: en se parlant face à face parce que soudain quelqu’un s’adresse à vous et que la conversation se prolonge. Ou parce que l’on passe du milieu ouvert à un milieu fermé en passant la porte d’un magasin ou en montant dans un bus. Il peut ne pas être dénué d’intérêt de porter son masque en toutes circonstances. D’autant plus que le virus circule activement dans la population.

De plus, le port généralisé du masque crée un rappel permanent que l’on est en situation épidémique lorsque la circulation virale intense est avérée même si dans certains lieux si l’on est seul l’intérêt est limité.

Ce dilemme n'est pas nouveau. Ainsi, on est bien tenu de s’arrêter au feu rouge, même à deux heures du matin dans un carrefour désert et sans problème de visibilité.

On n’attend pas pour mettre sa ceinture le moment où le choc avec la voiture d’un distrait est inévitable ou le carambolage imprévisible dans le brouillard.

Enfin la contrainte n’est pas insurmontable et il est raisonnable de penser que l’on finisse par s’y habituer.

Muni de la compréhension de ces logiques de transmission, chacun peut appliquer la logique de réduction des risques adaptées à chaque situation. Et d’autant plus assidûment que l’on est soi-même fragile et à risque ou que l’on rencontre des personnes fragiles ou à risque.

Jusque-là, le raisonnement, avec un peu de bonne volonté peut guider les procédures et contraintes que l’on va s’imposer, entre port du masque, distanciation physique, lavage fréquent des mains pour se protéger, protéger ses proches, surtout les plus à risque pour la COVID et protéger son prochain inconnu.

Et ce que l’on soit dans un espace privé ou dans un espace public.

Ce sont les 3 M : se laver les Mains, rester à un tre de distance et porter un Masque. Si chacun/e les applique de soi-même, un grand pas est déjà franchi.

Certes, cela reste tout de même contraignant. Mais on va finir par s’y habituer Cependant, même si l’on réduit significativement les risques de contaminer ou d’être contaminé, l’application stricte et en permanence ne va pas de soi. C’est difficile dans un environnement intime, en famille, en couple. Un bébé ne pourra se développer sans contact physique, sans baisers, sans caresses, sans tenir la main pour marcher, pour s’endormir, être consolé, sans parole en tête à tête, sans sourire...

C’est un peu la même chose avec un parent ou un proche âgé qui doit pouvoir lire sur les lèvres s’il n’entend pas bien et pour qui la mobilisation de tous les sens, y compris le toucher, sont nécessaires pour communiquer les émotions qui donnent sens à la vie qui reste.

Ou qui, plus simplement, a besoin de contacts pour marcher ou pour accomplir les gestes de la vie quotidienne.

Ainsi, la distanciation physique, les gestes barrières, le port du masque ne sont pas toujours applicables dans un certain nombre de circonstances.

 

Comment ne pas multiplier les risques surtout pour les plus fragiles dans ces circonstances ? Et réduire la circulation virale ?

Le concept de ‘bulle sociale’ est une approche mise en œuvre dans certains pays. Elle fait débat. Semble avoir produit des effets sur la circulation du virus. Mais comme beaucoup de mesures, elle pose des questions d’acceptabilité et de faisabilité. Surtout dans la durée.

Le concept permet cependant d’appréhender de façon concrète l’enjeu de la réduction des interactions pour freiner la circulation du virus.

Il s’agit de réduire les risques de transmission du virus entre les différents cercles sociaux que l’on fréquente en définissant sa « bulle sociale » intime. Logiquement, le cercle familial, mais cela peut-être aussi l’espace de vie en colocation, où on ne pratiquera pas la distanciation physique.

Il s’agit de réduire le brassage entre cette bulle et les différents espaces d’interaction sociale (travail, loisir, activité sociale, transports etc.…), brassage qui est la façon la plus efficace pour le virus de circuler entre les groupes d’individus.

C’est un peu ce qui s’est fait avec la confinement généralisé. Imposé. La plus grande partie de la population a été contrainte à réduire sa vie sociale à sa seule bulle sociale intime ou au travail (pour celles et ceux qui devaient se déplacer).

Réduire significativement le brassage pourrait être un moyen, sans devoir recourir, à nouveau, au degré extrême de contrainte d’un confinement, d’atteindre librement par soi-même un degré significatif de maîtrise des interactions sociales, pour obtenir le même effet que le confinement sur la circulation virale, tout en gardant la maîtrise de la démarche et en la rendant compatible avec une vie sociale certes réduite, mais suffisamment riche et surtout choisie et avec une activité économique qui continue de fonctionner.

Sans aller jusqu’à cette maîtrise assez poussée des interactions, la compréhension des modes de transmission et surtout d’amplification de la circulation virale devrait conduire à éviter de multiplier les interactions sociales non indispensables.

Privilégier pour quelques temps les rencontres en petit comité en se passant pour un temps de rassemblements de nombreuses personnes, fêtes familiales ou entre amis. Les interactions sociales ne sont pas supprimées. Mais leur fragmentation permet de limiter le nombre de contaminations potentielles si une personne était contagieuse.

Eviter de se rassembler en brassant des cercles distincts dans des circonstances où les mesures de distanciations ou le port du masque est difficile à respecter. Bars, salles des fêtes …

A partir de la compréhension des modes de transmission du virus et des modalités de propagations de l’épidémie à travers les interactions sociales qui sont désormais documentées et dont on connait le degré relatif d’efficacité, les mesures et leur potentiel sont assez logiquement déductible.

Mais les appliquer pour soi-même, pour se protéger et protéger ses proches est une chose. Les rendre efficaces dans le contrôle de l’épidémie en est une autre. Car elles n’auront un impact significatif sur la circulation virale qu’à la condition d’être mises en œuvre à une échelle de population suffisante.

Or au-delà des contraintes individuelles que nombre d’entre elles posent, les mesures visant à réduire les interactions sociales ont des conséquences économiques évidentes.

Le dilemme est grand tant il est difficile de mettre en balance les risques sérieux à court termes pour la santé et les risques à plus long termes à la fois économiques … et sanitaires, en conséquence de difficultés sociales à venir et qui pourraient creuser significativement de futures inégalités de santé.

Les mesures économiques accompagnement les décisions sanitaires sont la pour tenter d’apporter une réponse à la hauteur des enjeux.

 

La réaction des gérants de bars comme celle des étudiants sont emblématiques des dilemmes auxquels nous expose le contrôle de cette épidémie.

S’agissant par exemple des bars. Leurs gérants ne sont pas des coupables. Ils sont des victimes… du Covid.

La raison d’être d’un bar, c'est de faciliter les interactions sociales. On s’y rend justement pour élargir son cercle relationnel. C’est un lieu dédié à l’interaction entre des personnes qui ne se rencontrent pas dans le cercle intime. Or, c'est précisément ce qu’il faut réduire pour maîtriser l’épidémie. Enfin comme c’est un lieu dédié à la consommation de boisson, il faut bien baisser le masque pour boire.

Or nous l’avons vu, se trouve alors réunies toutes les conditions pour faciliter le brassage et la transmission du virus. A moins de ne jamais parler sans porter son masque. Et de ne le retirer que lorsque l’on porte la coupe aux lèvres !

Une étude du CDC, un centre épidémiologique de contrôle des maladies américain, a montré que le risque d’avoir été contaminé par le Covid a été significativement plus élevé pour les personnes qui avaient fréquenté des bars durant la période de leur contamination que pour ceux qui ne les avaient pas fréquentés.

S’il n’a pas été mis en évidence de clusters liés aux bars, c’est parce qu’en l’absence de traçabilité des personnes qui les fréquentent, il est impossible de remonter et de connecter entre elles les chaînes de transmission. Certes il est possible d’identifier comme contact la personne avec qui une personne contagieuse a conversé à la même table pendant plus d’un quart d’heure. Mais impossible de le connecter avec les autres personnes ayant fréquenté le bar au même moment et d’y organiser un dépistage qui révèlerait le cluster.

Les gérants de bars considèrent qu’il n’est pas juste de les restreindre dans leur travail alors même qu’ils appliquent le protocole négocié et le compromis sanitaire qui en résulte. Mais il y a un grand absent à la table des négociations. Le virus lui-même. Un virus qui ne va pas épargner deux clients qui discutent face à face, leurs verres devant eux, assis à leur table, dans le respect du protocole sanitaire, sans masque ! Conformément au protocole puisqu’ils boivent !

Les jeunes sont identifiés comme une population au sein de laquelle le virus circule très activement. Ce n’est pas surprenant. Ils ne sont pas coupables. Ils sont victimes du Covid.

Pour diffuser, le virus s’appuie sur les modes de vie inhérent à leur situation, en particulier lorsqu’ils sont étudiants. C’est assez logique. Ils vont partager à plusieurs une colocation ou un palier de résidence universitaire. C’est en fait leur première bulle sociale.

La distanciation dans une colocation est assez illusoire. Or le nombre de leurs cercles d’interaction sociale est naturellement important : leur amphis, leurs TDs, le restaurant universitaire, leurs parents qu’ils retrouvent le week-end et qui sont éventuellement en relation avec leurs propre parents, âgés... Leur cercle d’amis durant la semaine qu’ils vont rencontrer en dehors de la colocation. Donc dans des lieux de rassemblement public … sources de contaminations croisées. Difficile ne pas se trouver pris en défaut de distanciation dans l’un ou l’autre de ces cercles.

Mais bien entendu la jeunesse ne dispense pas du sens des responsabilités.

Or en pleine épidémie, alors même que les messages ont été clairs concernant les risques, s’agissant d’étudiants qui devraient être en capacité de comprendre des messages de prévention, l’organisation de fêtes étudiantes rassemblent des jeunes qui passent en groupe très nombreux d’appartement en appartement apparaît assez incompréhensible et tout à fait irresponsable. Or c’est ce qui s’est produit à plusieurs reprises dans différents campus.

 

La situation épidémique actuelle impose de mettre en œuvre des mesures de plus grande ampleur. Rapidement

La loi a mis à disposition des autorités publiques un certain nombre de prérogatives pour imposer des mesures plus contraignantes. Elles se mettent en œuvre essentiellement dans l’espace public ou dans les lieux recevant du public.

Elles permettent de rendre par exemple obligatoire le port du masque ou de limiter la jauge du nombre de personnes acceptées dans un rassemblement sur la voie publique ou dans un espace recevant du public. Elles peuvent imposer des horaires de fermetures d’établissements ou même leur fermeture complète temporaire.

Mais elles se doivent d’être proportionnées à la situation épidémiologique au risque d’être contestée devant les tribunaux.

Ce qui pose une importante difficulté : nous l’avons expliqué dans notre chronique du 22 septembre, il y a un décalage entre la perception instantanée de l’ampleur de l’épidémie et la réalité de ce qu’elle sera deux semaines plus tard et qui est déjà déterminé au moment où se prennent les mesures.

La situation est donc systématiquement sous-estimée. « On court souvent après le virus qui conserve une longueur d’avance ».

C’est parce qu’en mars ont été prises des mesures de confinement disproportionnées au regard de la situation en Pays de la Loire que les hôpitaux de la région ont pu anticiper et bénéficier juste à temps du freinage de l’épidémie et que les services de réanimation n’ont pas connu les tensions vécues dans les hôpitaux du Grand Est.

Par ailleurs, de telles mesures doivent être acceptable par la majorité de la population. Leur rejet par une large majorité les rendrait difficilement applicables et risquerait de attitudes d’évitement qui pourraient être contre-productive

L’enjeu est donc celui de l’adoption collectivement acceptée de comportements favorables à la maîtrise de la circulation virale.

Quitte à ce qu’elles soient imposées par voie réglementaire afin d’en rendre le contrôle possible et d’en garantir l’application effective.

Un défi on ne peut plus classique de la santé publique.

Le principe le mieux adapté pour obtenir un tel résultat est celui de l’empowerment : le renforcement du ‘pouvoir d’agir’ des individus et des communautés pour maîtriser les risques pour la santé et adopter des comportements favorables à la santé.

Mais ces démarches prennent du temps. Elles demandent d’être finement adaptées à chaque situation, chaque contexte, aux caractéristiques de chaque population concernée.

Des leviers existent.

S’appuyer sur les ambassadeurs formés, des médiateurs pairs, ou des associations, prêts à relayer les messages adaptés et accompagner les mesures auprès des différents groupes de population concernés.

Cela a été fait en Mayenne lors de la poussée épidémique de cet été pour dialoguer avec des communautés de travailleurs migrants ou dans des quartiers.

Cela a été fait en juin en Loire-Atlantique ou en Maine et Loire auprès de communautés Roms ou de populations précaires.

Les élus locaux, en particulier les maires sont des relais incontournables pour accompagner la mise en œuvre des mesures auprès de leurs administrés.

Le défi est de réussir à partager avec eux le diagnostic de la situation dont les multiple facettes, sanitaires et socio-économiques, mais également la cinétique épidémique, rendent l’exercice particulièrement complexe.

Ce n’est qu’en avançant de concert que les mesures de maîtrise de la circulation virale pourront être acceptables et mise en œuvre efficacement. Les délégations territoriales de l’ARS y sont pleinement engagées au côté des préfets.

Le temps est compté : il n’y a pas un jour à perdre si l’on veut éviter un reconfinement partiel ou localisé.

A moins de se résoudre à voir déstabiliser dangereusement notre système de soins.